Un monde de crobard

Pages grises et roses d'une vie ordinaire.

12 mars 2008

L'adieu aux armes

Lazare PonticelliIl est mort ce matin, parmi les siens, ainsi qu'il l'espérait. Il avait 110 ans, et c'était le dernier Français à avoir connu "la der des der"... qui fut malheureusement loin d'être la dernière. Il est mort ce matin, quelques années trop tard à son goût, lui qui n'aspirait qu'à rejoindre sa femme, depuis trop longtemps disparue. Il est mort ce matin, et j'ai du mal à réaliser qu'en France, la dernière mémoire vivante de l'horreur des tranchées s'est éteinte, du mal à réaliser que plus jamais, le vieil homme ne recevra d'enfants des collèges et lycées des environs pour leur raconter son expérience, et son amour pour ce pays qu'eux-mêmes connaissent parfois si mal.

Aujourd'hui, ils ne sont plus que huit survivants de la Grande Guerre à travers le monde. Huit hommes sur combien de millions qui sont partis, et dont un sur deux n'est jamais revenu ?...

Adieu, Monsieur Ponticelli. Votre présence me manquera, c'est sûr.

(Et une pensée particulière pour Calpurnia la gentille sorcière, dont l'histoire de la photo de mariage me fait frémir d'horreur à chaque fois que j'y pense... Et je m'efforce d'y penser régulièrement, pour ne jamais courrir le risque d'oublier.)

Posté par PtiCrobard à 22:15 - Divagations diverses - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

    Oui, ça m'a fait bizarre à moi aussi. C'est dans l'ordre des choses bien sûr, mais c'est aussi que nous sommes nous, qui n'avosn pas connu ça, détenteurs de cette mémoire à présent.

    Merci pour le lien, le texte est édifiant.

    Je t'embrasse (et ne désespère pas de recevoir un mail de ma part...)

    Posté par telle, 13 mars 2008 à 00:25
  • Vétéran

    Au Canada, il ne nous reste plus qu'un seul de ces héros de la première guerre mondiale. Les 2 dernières années ont vu s'éteindre la plupart de ceux qui restaient.

    "Lest we forget" est notre devise (canadienne) pour eux et leur sacrifices.

    Posté par Mrs Pillsbury, 13 mars 2008 à 02:55
  • Une grande page qui se tourne, comme un visage.
    Le texte en lien est poignant... Merci...

    Posté par Cécile, 13 mars 2008 à 20:35
  • Le texte en lien est très fort.
    Merci pour la découverte.

    Posté par lulu la luciole, 13 mars 2008 à 23:50
  • recueillement et reconnaissance sont les seuls mots que je trouve à écrire

    Posté par nicole 86, 15 mars 2008 à 14:27
  • recueillement et reconnaissance sont les seuls mots que je trouve à écrire

    Posté par nicole 86, 15 mars 2008 à 14:29
  • Un jour j'ai lu "à l'ouest rien de nouveau" depuis je ne vois plus le monde du même regard.
    Et merci pour le lien

    Posté par Mema, 15 mars 2008 à 17:14
  • Le Onze novembre

    Le Onze Novembre. Avec les écoliers rassemblés sous le monument aux morts, écharpe à ras ton nez rougi, touillant du bout de la galoche le gravier gris du cimetière, dans le silence des regards baissés, tu entendais sans bien comprendre le clairon corner lentement la lugubre sonnerie « Aux Morts ». Ce monument couvert de noms en colonnes, sagement gravés au sang (et pourquoi parlait-il d’enfants morts, il y avait là comme une antinomie ; tu l’aurais peut-être comprise si tu avais su qu’avant de mourir, ils criaient parfois maman). Ce monument ceint de quatre obscènes obus liés par d’énormes chaînes marronnasses, montrant une mère muette les yeux dans les mains, tête penchée sur le cadavre de son petit soldat de bois mort couché raide en sa capote de pioupiou. Ce monument entouré d’hommes au regard fixe pour ne pas être perdu, jeunes alors, qui vieilliraient à la même place, un peu ridicules d’encore cacher leurs larmes derrière une moustache tremblante face à des gens dont l’indifférence polie croîtrait avec le temps, allant jusqu’à les supposer responsables d’une guerre qu’ils avaient faite malgré eux. Ils portaient des médailles forgées du métal qui avait tué leurs frères de la boue. Ils portaient des drapeaux dont le rouge rappelait leurs pantalons garance, qui fournirent si belles cibles aux balles ennemies et si bon argent aux filatures de l’arrière. Ils portaient l’auréole d’une gloire tressée par des pouvoirs soulagés de ne pas devoir rendre aux morts des comptes de l’ignominie qui avait brisé leur jeunesse, brisé celle de leurs amours statufiées en éternelles veuves de guerre, brisé la vieillesse de leurs parents soudain orphelins, brisé l’enfance de leurs petits condamnés à grandir sans la force d’un père.

    Tu les voyais agrippant des drapeaux, coiffés de calots que l’âge ferait glisser de traviole, le bras confisqué par un obus, le visage haché par un éclat de mitraille, la jambe égarée quelque part dans un champ pourri des Ardennes, dans ces forêts dont les arbres de maintenant ont pour sève le sang des morts de jadis, dans ces pays de cauchemar ouverts à tous vents d’invasion et crevés d’âge en âge par des hordes accourues de l’Est. Mais si le corps se tenait là devant toi, droit comme un if, ou appuyé sur un pilon, ou pire voituré par un proche, l’âme courait toujours cette terre de déraison, Côte de l’Homme Mort ou Chemin des Dames – beau nom pour le plaisir – et l’horreur qu’ils y trouvèrent.

    Un jour tu vis une carte postale : le petit Pierre à genoux dans son blanc lit-cage, chemise aux plis sages, yeux clairs pointés au ciel, priant Dieu que Papa soldat revienne. (Celui-ci, en surimpression de la bercelonnette, la moustache bien lissée, lisait attendri une lettre de la mère sur fond de verdure mirlitonnante – alors qu’il pataugeait dans l’indescriptible). Bon sang, ce n’était pas à Lui de l’exaucer, mais à Guillaume, à Joffre, à Nivelle, à tous les autres, à toutes les badernes, à toutes les bedaines galonnées qui auraient été trop lourdes pour jaillir des tranchées, trop raides pour courir sous les rafales, trop délicates pour dormir sur la merde des feuillées ! Oh, rendre les pères, ils le firent. Dans un cercueil. Quand on le put.

    Tu t’étonnais de ce voisin dont le seul aliment était du lait : l’ypérite ne t’aurait rien dit. Son régime dura dix ans. Tu ne vis pas cette voisine, apprenant la disparition de l’aimé, glisser avec son sourire l’avis de décès sous une pile de draps, que l’un et l’autre n’en ressortent jamais (d’ailleurs, l’avait-elle vraiment reçu). Ni celui-là, arrêtant le travail un certain jour de l’année, non pour le repos mais par incapacité d’affronter autrement qu’à l’écart l’anniversaire de son innommable à lui, ainsi le chat s’isole quand il va mal. Le seul à te faire rire fut la forte tête qui, attendant vainement un ruban mérité, jurait de le refiler à son chien. Le jour enfin venu, il n’eut pas cette audace, s’en voulut, et cessa de plaisanter. Tu ne compris que bien plus tard le silence des hommes du village ou de la famille dès qu’on évoquait La Guerre, dont tu n’avais eu d’échos qu’assourdis : murés dans la douleur, déchirés entre le désir de chasser encore les ombres revenant chaque nuit et la peur de perdre à nouveau leurs voisins de souffrance, taraudés par l’idée que nul ne pouvait comprendre, et qu’au fond, tout le monde s’en foutait. Tu ne les entendras jamais parler des mutins de 1917, ni eux ni personne, d’ailleurs, qui le sut. Ceux-là, morts pour tous, morts pour rien. Pour rien ? Non, pour l’honneur des ganaches.

    Toute cette armée en gris sale dont tu ne découvris que bien plus tard l’immensité, tous ces hommes si nombreux et si seuls, la Grande Muette en avait fait des infirmes. Et surtout, des muets.

    Pierre-Marie Bourdaud – Le Cou du Canard – L’Harmattan

    Posté par JD, 16 mars 2008 à 19:24
  • Merci pour ce texte, JD. Je découvre, je lirai... quand le ramdam autour de ce vieux monsieur si digne sera un peu retombé, et que la mémoire des Poilus ne sera plus un effet de mode. (J'enrage.)

    Posté par Le p'tit crobard, 17 mars 2008 à 10:13
  • Ce n'est pas que la mémoire des Poilus soit une effet de mode, non, il est bon que sortent encvore des films et des livres (comme Paroles de Poilus, en Librio), c'est que certains ne peuvent pas s'empêcher de continuer à exploiter leur sort en effaçant tout ce qui fut, pour rester poli, négatif.

    (Le livre d'où vient ce texte parle de tout autre chose)

    Sur cette guerre, lire :
    - Les croix de Bois (Dorgelès)
    - Le Feu (Barbusse)
    - Les Champs d'honneur (Rouaud)
    - Les Ames grises (Ph. Claudel)

    Posté par JD, 17 mars 2008 à 17:59

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